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. / Le roman de Tristan et Iseut ( .)

  .    / Le roman de Tristan et Iseut




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: 2014

: 59.9 .



. / Le roman de Tristan et Iseut :

. / Le roman de Tristan et Iseut

. / Le roman de Tristan et Iseut

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/ Le roman de Tristan et Iseut

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I
Les enfances de Tristan

Aux temps anciens, le roi Marc régnait en Cornouailles. Ayant appris que ses ennemis le guerroyaient, Rivalen, roi de Loonnois, franchit la mer pour lui porter son aide. Il le servit par lépée et par le conseil, comme eût fait un vassal, si fidèlement que Marc lui donna en récompense la belle Blanchefleur, sa sœur, que le roi Rivalen aimait dun merveilleux amour. Il la prit à femme au moutier de Tintagel. Mais à peine leut-il épousée, la nouvelle lui vint que son ancien ennemi, le duc Morgan, sétant abattu[1] sur le Loonnois, ruinait ses bourgs, ses champs, ses villes. Rivalen équipa ses nefs hâtivement, et emporta Blanchefleur, qui se trouvait grosse, vers sa terre lointaine. Il atterrit devant son château de Kanoël, confia la reine à la sauvegarde de son maréchal Rohalt, Rohalt que tous, pour sa loyauté, appelaient dun beau nom, Rohalt le Foi-Tenant ; puis, ayant rassemblé ses barons, Rivalen partit pour soutenir sa guerre. Blanchefleur lattendit longuement. Hélas ! il ne devait pas revenir. Un jour, elle apprit que le duc Morgan lavait tué en trahison. Elle ne le pleura point : ni cris, ni lamentations, mais ses membres devinrent faibles et vains ; son âme voulut, dun fort désir, sarracher de son corps. Trois jours elle attendit de rejoindre son cher seigneur. Au quatrième jour, elle mit au monde un fils, et, layant pris entre ses bras : Fils, lui dit-elle, jai longtemps désiré de te voir ; et je vois la plus belle créature que femme ait jamais portée. Triste jaccouche, triste est la première fête que je te fais, à cause de toi jai tristesse à mourir. Et comme ainsi tu es venu sur terre par tristesse, tu auras nom Tristan. Quand elle eut dit ces mots, elle le baisa, et, sitôt[2] quelle leut baisé, elle mourut.
Rohalt le Foi-Tenant recueillit lorphelin. Après sept ans accomplis, lorsque le temps fut venu de le reprendre aux femmes, Rohalt confia Tristan à un sage maître, le bon écuyer Gorvenal. Gorvenal lui enseigna en peu dannées les arts qui conviennent aux barons. Il lui apprit à manier la lance[3], lépée, lécu et larc, à lancer les disques de pierre, à franchir dun bond les plus larges fossés ; il lui apprit à détester tout mensonge et toute félonie, à secourir les faibles, à tenir la foi donnée[4] ; il lui apprit les diverses manières de chant, le jeu de la harpe et lart du veneur ; et, quand lenfant chevauchait parmi les jeunes écuyers, on eût dit que son cheval, ses armes et lui ne formaient quun seul corps et neussent jamais été séparés. À le voir si noble et si fier, large des épaules, grêle des flancs, fort, fidèle et preux, tous louaient Rohalt parce quil avait un tel fils. Mais Rohalt, songeant à Rivalen et à Blanchefleur, de qui revivaient la jeunesse et la grâce, chérissait Tristan comme son fils, et secrètement le révérait comme son seigneur.
Or, il advint que toute sa joie lui fut ravie, au jour où des marchands de Norvège, ayant attiré Tristan sur leur nef, lemportèrent comme une belle proie. Tandis quils cinglaient vers des terres inconnues, Tristan se débattait, ainsi quun jeune loup pris au piège. Mais cest vérité prouvée, et tous les mariniers le savent : la mer porte à regret les nefs félonnes, et naide pas aux rapts ni aux traîtrises. Elle se souleva furieuse, enveloppa la nef de ténèbres, et la chassa huit jours et huit nuits à laventure. Enfin, les mariniers aperçurent à travers la brume une côte hérissée de falaises et de récifs où elle voulait briser leur carène. Ils se repentirent : connaissant que le courroux de la mer venait de cet enfant ravi à la male heure, ils firent vœu de le délivrer et parèrent une barque[5] pour le déposer au rivage. Aussitôt tombèrent les vents et les vagues, le ciel brilla, et, tandis que la nef des Norvégiens disparaissait au loin, les flots calmes et riants portèrent la barque de Tristan sur le sable dune grève.
À grand effort, il monta sur la falaise et vit quau delà dune lande vallonnée et déserte, une forêt sétendait sans fin. Il se lamentait, regrettant Gorvenal, Rohalt son père, et la terre de Loonnois, quand le bruit lointain dune chasse à cor et à cri réjouit son cœur. Au bord de la forêt, un beau cerf déboucha. La meute et les veneurs dévalaient sur sa trace à grand bruit de voix et de trompes. Mais, comme les limiers se suspendaient déjà par grappes au cuir de son garrot, la bête, à quelques pas de Tristan, fléchit sur les jarrets et rendit les abois. Un veneur la servit de lépieu. Tandis que, rangés en cercle, les chasseurs cornaient de prise, Tristan, étonné, vit le maître-veneur entailler largement, comme pour la trancher, la gorge du cerf. Il sécria : Que faites-vous, seigneur? Sied-il de découper si noble bête comme un porc égorgé? Est-ce donc la coutume de ce pays? Beau frère, répondit le veneur, que fais-je là qui puisse te surprendre? Oui, je détache dabord la tête de ce cerf, puis je trancherai son corps en quatre quartiers que nous porterons, pendus aux arçons de nos selles, au roi Marc, notre seigneur. Ainsi faisons-nous ; ainsi, dès le temps des plus anciens veneurs, ont toujours fait les hommes de Cornouailles. Si pourtant tu connais quelque coutume plus louable, montre-nous-la ; prends ce couteau, beau frère ; nous lapprendrons volontiers.
Tristan se mit à genoux et dépouilla le cerf avant de le défaire ; puis il dépeça la bête en laissant, comme il convient, los corbin tout franc ; puis il leva les menus droits, le mufle, la langue, les daintiers et la veine du cœur. Et veneurs et valets de limiers, penchés sur lui, le regardaient, charmés.
Ami, dit le maître-veneur, ces coutumes sont belles ; en quelle terre les as-tu apprises? Dis-nous ton pays et ton nom. Beau seigneur, on mappelle Tristan ; et jappris ces coutumes en mon pays de Loonnois. Tristan, dit le veneur, que Dieu récompense le père qui téleva si noblement ! Sans doute, il est un baron riche et puissant?
Mais Tristan, qui savait bien parler et bien se taire, répondit par ruse : Non, seigneur, mon père est un marchand. Jai quitté secrètement sa maison sur une nef qui partait pour trafiquer au loin, car je voulais apprendre comment se comportent les hommes des terres étrangères. Mais, si vous macceptez parmi vos veneurs, je vous suivrai volontiers, et vous ferai connaître, beau seigneur, dautres déduits de vénerie. Beau Tristan, je métonne quil soit une terre où les fils des marchands savent ce quignorent ailleurs les fils des chevaliers. Mais viens avec nous, puisque tu le désires, et sois le bienvenu. Nous te conduirons près du roi Marc, notre seigneur. Tristan achevait de défaire le cerf. Il donna aux chiens le cœur, le massacre et les entrailles, et enseigna aux chasseurs comment se doivent faire la curée et le forhu[6]. Puis il planta sur des fourches les morceaux bien divisés et les confia aux différents veneurs : à lun la tête, à lautre le cimier et les grands filets ; àceux-ci les épaules, à ceux-là les cuissots, à cet autre le gros des nombles. Il leur apprit comment ils devaient se ranger deux par deux pour chevaucher en belle ordonnance[7], selon la noblesse des pièces de venaison dressées sur les fourches.
Alors ils se mirent à la voie en devisant, tant quils découvrirent enfin un riche château. Des prairies lenvironnaient, des vergers, des eaux vives, des pêcheries et des terres de labour. Des nefs nombreuses entraient au port. Le château se dressait sur la mer, fort et beau, bien muni contre tout assaut et tous engins de guerre ; et sa maîtresse tour, jadis élevée par les géants, était bâtie de blocs de pierre, grands et bien taillés, disposés comme un échiquier de sinople et dazur.
Tristan demanda le nom de ce château. Beau valet, on le nomme Tintagel. Tintagel, sécria Tristan, béni sois-tu de Dieu, et bénis soient tes hôtes ! Seigneurs, cest là que jadis, à grandjoie, son père Rivalen avait épousé Blanchefleur. Mais, hélas ! Tristan lignorait.
Quand ils parvinrent au pied du donjon, les fanfares des veneurs attirèrent aux portes les barons et le roi Marc lui-même.
Après que le maître-veneur lui eut conté laventure, Marc admira le bel arroi de cette chevauchée, le cerf bien dépecé, et le grand sens des coutumes de vénerie. Mais surtout il admirait le bel enfant étranger, et ses yeux ne pouvaient se détacher de lui. Doù lui venait cette première tendresse? Le roi interrogeait son cœur et ne pouvait le comprendre. Seigneurs, cétait son sang qui sémouvait et parlait en lui, et lamour quil avait porté à sa sœur Blanchefleur.
Le soir, quand les tables furent levées, un jongleur gallois, maître en son art, savança parmi les barons assemblés, et chanta des lais de harpe[8]. Tristan était assis aux pieds du roi, et, comme le harpeur préludait à une nouvelle mélodie, Tristan lui parla ainsi : Maître, ce lai est beau entre tous : jadis les anciens Bretons lont fait pour célébrer les amours de Graelent. Lair en est doux, et douces les paroles. Maître, ta voix est habile, harpe-le bien! Le Gallois chanta, puis répondit : Enfant, que sais-tu donc de lart des instruments? Si les marchands de la terre de Loonnois enseignent aussi à leurs fils le jeu des harpes, des rotes et des vielles, lève-toi, prends cette harpe, et montre ton adresse. Tristan prit la harpe et chanta si bellement que les barons sattendrissaient à lentendre. Et Marc admirait le harpeur venu de ce pays de Loonnois où jadis Rivalen avait emporté Blanchefleur. Quand le lai fut achevé, le roi se tut longuement. Fils, dit-il enfin, béni soit le maître qui tenseigna, et béni sois-tu de Dieu ! Dieu aime les bons chanteurs. Leur voix et la voix de la harpe pénètrent le cœur des hommes, réveillent leurs souvenirs chers et leur font oublier maint deuil et maint méfait. Tu es venu pour notre joie en cette demeure. Reste longtemps près de moi, ami!Volontiers, je vous servirai, sire, répondit Tristan, comme votre harpeur, votre veneur et votre homme lige[9].
Il fit ainsi, et, durant trois années, une mutuelle tendresse grandit dans leurs cœurs. Le jour, Tristan suivait Marc aux plaids ou en chasse, et, la nuit, comme il couchait dans la chambre royale parmi les privés et les fidèles, si le roi était triste, il harpait pour apaiser son déconfort. Les barons le chérissaient, et, sur tous les autres, comme lhistoire vous lapprendra, le sénéchal Dinas de Lidan. Mais plus tendrement que les barons et que Dinas de Lidan, le roi laimait. Malgré leur tendresse, Tristan ne se consolait pas davoir perdu Rohalt son père, et son maître Gorvenal, et la terre de Loonnois.
Seigneurs, il sied[10] au conteur qui veut plaire déviter les trop longs récits. La matière de ce conte est si belle et si diverse : que servirait de lallonger? Je dirai donc brièvement comment, après avoir longtemps erré par les mers et les pays, Rohalt le Foi-Tenant aborda en Cornouailles, retrouva Tristan, et, montrant au roi lescarboucle jadis donnée par lui à Blanchefleur comme un cher présent nuptial, lui dit : Roi Marc, celui-ci est Tristan de Loonnois, votre neveu, fils de votre sœur Blanchefleur et du roi Rivalen. Le duc Morgan tient sa terre à grand tort[11] ; il est temps quelle fasse retour au droit héritier.
Et je dirai brièvement comment Tristan, ayant reçu de son oncle les armes de chevalier, franchit la mer sur les nefs de Cornouailles, se fit reconnaître des anciens vassaux de son père, défia le meurtrier de Rivalen, loccit et recouvra sa terre. Puis il songea que le roi Marc ne pouvait plus vivre heureusement sans lui, et comme la noblesse de son cœur lui révélait toujours le parti le plus sage, il manda ses comtes et ses barons, et leur parla ainsi : Seigneurs de Loonnois, jai reconquis ce pays et jai vengé le roi Rivalen par laide de Dieu et par votre aide. Ainsi jai rendu à mon père son droit. Mais deux hommes, Rohalt et le roi Marc de Cornouailles, ont soutenu lorphelin et lenfant errant, et je dois aussi les appeler pères ; àceux-là, pareillement, ne dois-je pas rendre leur droit? Or, un haut homme a deux choses à lui : sa terre et son corps. Donc, à Rohalt que voici, jabandonnerai ma terre : père, vous la tiendrez, et votre fils la tiendra après vous. Au roi Marc, jabandonnerai mon corps ; je quitterai ce pays, bien quil me soit cher, et jirai servir mon seigneur Marc en Cornouailles. Telle est ma pensée ; mais vous êtes mes féaux, seigneurs de Loonnois, et me devez le conseil : si donc lun de vous veut menseigner une autre résolution, quil se lève, et quil parle !
Mais tous les barons le louèrent avec des larmes, et Tristan, emmenant avec lui le seul Gorvenal, appareilla pour la terre du roi Marc.

II
Le Morholt dIrlande

Mais, quand revenait la quatrième année, ils emportaient trois cents jeunes garçons et trois cents jeunes filles, de lâge de quinze ans, tirés au sort entre les familles de Cornouailles. Or, cette année, le roi avait envoyé vers Tintagel, pour porter son message, un chevalier géant, le Morholt, dont il avait épousé la sœur, et que nul navait jamais pu vaincre en bataille. Mais le roi Marc, par lettres scellées, avait convoqué à sa cour tous les barons de sa terre, pour prendre leur conseil. Au terme marqué, quand les barons furent assemblés dans la salle voûtée du palais et que Marc se fut assis sous le dais[12], le Morholt parla ainsi : Roi Marc, entends pour la dernière fois le mandement du roi dIrlande, mon seigneur. Il te semont de payer enfin le tribut que tu lui dois. Pour ce que tu las trop longtemps refusé, il te requiert de me livrer en ce jour trois cents jeunes garçons et trois cents jeunes filles, de lâge de quinze ans, tirés au sort entre les familles de Cornouailles. Ma nef, ancrée au port de Tintagel, les emportera pour quils deviennent nos serfs. Pourtant,et je nexcepte que toi seul, roi Marc, ainsi quil convient,si quelquun de tes barons veut prouver par bataille que le roi dIrlande lève ce tribut contre le droit, jaccepterai son gage. Lequel dentre vous, seigneurs cornouaillais, veut combattre pour la franchise de ce pays?
Les barons se regardaient entre eux à la dérobée, puis baissaient la tête. Celui-ci se disait : Vois, malheureux, la stature du Morholt dIrlande : il est plus fort que quatre hommes robustes. Regarde son épée : ne sais-tu point que par sortilège elle a fait voler la tête des plus hardis champions, depuis tant dannées que le roi dIrlande envoie ce géant porter ses défis par les terres vassales? Chétif, veux-tu chercher la mort? A quoi bon tenter Dieu? Cet autre songeait : Vous ai-je élevés, chers fils, pour les besognes des serfs, et vous, chères filles, pour celles des filles de joie? Mais ma mort ne vous sauverait pas. Et tous se taisaient.
Le Morholt dit encore : Lequel dentre vous, seigneurs cornouaillais, veut prendre mon gage? Je lui offre une belle bataille : car, à trois jours dici, nous gagnerons sur des barques lîle Saint-Samson, au large de Tintagel. Là, votre chevalier et moi, nous combattrons seul à seul, et la louange davoir tenté la bataille rejaillira sur toute sa parenté.
Ils se taisaient toujours, et le Morholt ressemblait au gerfaut[13] que lon enferme dans une cage avec de petits oiseaux : quand il y entre, tous deviennent muets.
Le Morholt parla pour la troisième fois : Eh bien, beaux seigneurs cornouaillais, puisque ce parti vous semble le plus noble, tirez vos enfants au sort et je les emporterai ! Mais je ne croyais pas que ce pays ne fût habité que par des serfs.
Alors Tristan sagenouilla aux pieds du roi Marc, et dit : Seigneur roi, sil vous plaît de maccorder ce don, je ferai la bataille.
En vain le roi Marc voulut len détourner. Il était si jeune chevalier : de quoi lui servirait sa hardiesse? Mais Tristan donna son gage au Morholt, et le Morholt le reçut. Au jour dit, Tristan se plaça sur une courte-pointe de cendal vermeil, et se fit armer pour la haute aventure. Il revêtit le haubert et le heaume dacier bruni. Les barons pleuraient de pitié sur le preux et de honte sur eux-mêmes. Ah ! Tristan, se disaient-ils, hardi baron, belle jeunesse, que nai-je, plutôt que toi, entrepris cette bataille? Ma mort jetterait un moindre deuil sur cette terre! Les cloches sonnent, et tous, ceux de la baronnie et ceux de la gent menue, vieillards, enfants et femmes, pleurant et priant, escortent Tristan jusquau rivage. Ils espéraient encore, car lespérance au cœur des hommes vit de chétive pâture.
Tristan monta seul dans une barque et cingla vers lîle Saint-Samson. Mais le Morholt avait tendu à son mât une voile de riche pourpre, et le premier il aborda dans lîle. Il attachait sa barque au rivage, quand Tristan, touchant terre à son tour, repoussa du pied la sienne vers la mer. Vassal, que fais-tu? dit le Morholt, et pourquoi nas-tu pas retenu comme moi ta barque par une amarre? Vassal, à quoi bon? répondit Tristan. Lun de nous deux reviendra seul vivant dici: une seule barque ne lui suffit-elle pas? Et tous deux, sexcitant au combat par des paroles outrageuses, senfoncèrent dans lîle. Nul ne vit lâpre bataille, mais par trois fois, il sembla que la brise de mer portait au rivage un cri furieux. Alors, en signe de deuil, les femmes battaient leurs paumes en chœur, et les compagnons du Morholt, massés à lécart devant leurs tentes, riaient. Enfin vers lheure de none, on vit au loin se tendre la voile de pourpre ; la barque de lIrlandais se détacha de lîle, et une clameur de détresse retentit : Le Morholt! Le Morholt !. Mais, comme la barque grandissait, soudain, au sommet dune vague, elle montra un chevalier qui se dressait à la proue ; chacun de ses poings tendait une épée brandie : cétait Tristan. Aussitôt vingt barques volèrent à sa rencontre, et les jeunes hommes se jetaient à la nage. Le preux sélança sur la grève, et, tandis que les mères à genoux baisaient ses chausses de fer, il cria aux compagnons du Morholt: Seigneurs dIrlande, le Morholt a bien combattu. Voyez : mon épée est ébréchée, un fragment de la lame est resté enfoncé dans son crâne. Emportez ce morceau dacier, seigneurs : cest le tribut de la Cornouailles!
Alors il monta vers Tintagel. Sur son passage, les enfants délivrés agitaient à grands cris des branches vertes, et de riches courtines se tendaient aux fenêtres. Mais quand, parmi les chants dallégresse, aux bruits des cloches, des trompes et des buccins, si retentissants quon neût pas ouï Dieu tonner, Tristan parvint au château, il saffaissa entre les bras du roi Marc ; et le sang ruisselait[14] de ses blessures.
À grand déconfort[15], les compagnons du Morholt abordèrent en Irlande. Naguère, quand il rentrait au port de Weisefort, le Morholt se réjouissait à revoir ses hommes assemblés qui lacclamaient en foule, et la reine sa sœur, et sa nièce, Iseut la Blonde, aux cheveux dor, dont la beauté brillait déjà comme laube qui se lève. Tendrement, elles lui faisaient accueil, et, sil avait reçu quelque blessure, elles le guérissaient ; car elles savaient les baumes et les breuvages qui raniment les blessés déjà pareils à des morts. Mais de quoi leur serviraient maintenant les recettes magiques, les herbes cueillies à lheure propice, les philtres? Il gisait mort, cousu dans un cuir de cerf, et le fragment de lépée ennemie était encore enfoncé dans son crâne. Iseut la Blonde len retira pour lenfermer dans un coffre divoire, précieux comme un reliquaire. Et courbées sur le grand cadavre, la mère et la fille, redisant sans fin léloge du mort et sans répit lançant la même imprécation contre le meurtrier, menaient à tour de rôle[16] parmi les femmes le regret funèbre. De ce jour, Iseut la Blonde apprit à haïr le nom de Tristan de Loonnois.
Mais, à Tintagel, Tristan languissait : un sang venimeux découlait de ses blessures. Les médecins connurent que le Morholt avait enfoncé dans sa chair un épieu empoisonné, et, comme leurs boissons et leur thériaque ne pouvaient le sauver, ils le remirent à la garde de Dieu. Une puanteur si odieuse sexhalait de ses plaies que tous ses plus chers amis le fuyaient, tous, sauf le roi Marc, Gorvenal et Dinas de Lidan. Seuls, ils pouvaient demeurer à son chevet, et leur amour surmontait leur horreur. Enfin, Tristan se fit porter dans une cabane construite à lécart sur le rivage ; et, couché devant les flots, il attendait la mort. Il songeait: Vous mavez donc abandonné, roi Marc, moi qui ai sauvé lhonneur de votre terre? Non, je le sais, bel oncle, que vous donneriez votre vie pour la mienne ; mais que pourrait votre tendresse? il me faut mourir. Il est doux, pourtant, de voir le soleil, et mon cœur est hardi encore. Je veux tenter la mer aventureuse Je veux quelle memporte au loin, seul. Vers quelle terre? je ne sais, mais là peut-être où je trouverai qui me guérisse. Et peut-être un jour vous servirai-je encore, bel oncle, comme votre harpeur, et votre veneur, et votre bon vassal.
Il supplia tant, que le roi Marc consentit à son désir. Il le porta sur une barque sans rames ni voile, et Tristan voulut quon déposât seulement sa harpe près de lui. Àquoi bon les voiles que ses bras nauraient pu dresser? À quoi bon les rames? À quoi bon lépée? Comme un marinier, au cours dune longue traversée, lance par-dessus bord le cadavre dun ancien compagnon, ainsi, de ses bras tremblants, Gorvenal poussa au large la barque où gisait son cher fils, et la mer lemporta.
Sept jours et sept nuits, elle lentraîna doucement. Parfois, Tristan harpait pour charmer sa détresse. Enfin, la mer, à son insu[17], lapprocha dun rivage. Or, cette nuit-là, des pêcheurs avaient quitté le port pour jeter leurs filets au large, et ramaient, quand ils entendirent une mélodie douce, hardie et vive, qui courait au ras des flots. Immobiles, leurs avirons suspendus sur les vagues, ils écoutaient ; dans la première blancheur de laube, ils aperçurent la barque errante. Ainsi, se disaient-ils, une musique surnaturelle enveloppait la nef de saint Brendan, quand elle voguait vers les îles Fortunées sur la mer aussi blanche que le lait. Ils ramèrent pour atteindre la barque : elle allait à la dérive, et rien ny semblait vivre, que la voix de la harpe ; mais, à mesure quils approchaient, la mélodie saffaiblit, elle se tut, et, quand ils accostèrent, les mains de Tristan étaient retombées inertes sur les cordes frémissantes encore. Ils le recueillirent et retournèrent vers le port pour remettre le blessé à leur dame compatissante, qui saurait peut-être le guérir. Hélas ! ce port était Weisefort, où gisait le Morholt, et leur dame était Iseut la Blonde. Elle seule, habile aux philtres, pouvait sauver Tristan ; mais, seule parmi les femmes, elle voulait sa mort. Quand Tristan, ranimé par son art, se reconnut, il comprit que les flots lavaient jeté sur une terre de péril. Mais, hardi encore à défendre sa vie, il sut trouver rapidement de belles paroles rusées. Il conta quil était un jongleur, qui avait pris passage sur une nef marchande : il naviguait vers lEspagne pour y apprendre lart de lire dans les étoiles; des pirates avaient assailli la nef : blessé, il sétait enfui sur cette barque. On le crut : nul des compagnons du Morholt ne reconnut le beau chevalier de lîle Saint-Samson, si laidement le venin avait déformé ses traits. Mais quand, après quarante jours, Iseut aux cheveux dor leut presque guéri, comme déjà, en ses membres assouplis, commençait à renaître la grâce de la jeunesse, il comprit quil fallait fuir ; il séchappa, et, après maints dangers courus, un jour il reparut devant le roi Marc.

III
La quête de la belle aux cheveux dor

Il y avait à la cour du roi Marc quatre barons, les plus félons des hommes, qui haïssaient Tristan de male haine pour sa prouesse et pour le tendre amour que le roi lui portait. Et je sais bien vous redire leurs noms : Andret, Guenelon, Gondoïne et Denoalen ; or le duc Andret était, comme Tristan, un neveu du roi Marc. Connaissant que le roi méditait de vieillir sans enfants pour laisser sa terre à Tristan, leur envie sirrita, et, par des mensonges, ils animaient contre Tristan les hauts hommes de Cornouailles : Que de merveilles en sa vie ! disaient les félons ; mais vous êtes des hommes de grand sens, seigneurs, et qui savez sans doute en rendre raison. Quil ait triomphé du Morholt, voilà déjà un beau prodige ; mais par quels enchantements a-t-il pu, presque mort, voguer seul sur la mer? Lequel de nous, seigneurs, dirigerait une nef sans rames ni voile? Les magiciens le peuvent, dit-on. Puis, en quel pays de sortilège a-t-il pu trouver remède à ses plaies? Certes, il est un enchanteur. Oui, sa barque était fée et pareillement son épée, et sa harpe est enchantée, qui chaque jour verse des poisons au cœur du roi Marc ! Comme il a su dompter ce cœur par puissance et charme de sorcellerie ! Il sera roi, seigneurs, et vous tiendrez vos terres dun magicien !.
Ils persuadèrent la plupart des barons : car beaucoup dhommes ne savent pas que ce qui est du pouvoir des magiciens, le cœur peut aussi laccomplir par la force de lamour et de la hardiesse. Cest pourquoi les barons pressèrent le roi Marc de prendre à femme une fille de roi, qui lui donnerait des hoirs[18] ; sil refusait, ils se retireraient dans leurs forts châteaux pour le guerroyer. Le roi résistait et jurait en son cœur quaussi longtemps que vivrait son cher neveu, nulle fille de roi nentrerait en sa couche[19]. Mais, à son tour, Tristan, qui supportait à grandhonte le soupçon daimer son oncle à bon profit[20], le menaça : que le roi se rendît à la volonté de sa baronnie ; sinon, il abandonnerait la cour, il sen irait servir le riche roi de Gavoie.
Alors Marc fixa un terme à ses barons ; àquarante jours de là, il dirait sa pensée. Au jour marqué, seul dans sa chambre, il attendait leur venue et songeait tristement : Où donc trouver fille de roi si lointaine et inaccessible que je puisse feindre, mais feindre seulement, de la vouloir pour femme? A cet instant, par la fenêtre ouverte sur la mer, deux hirondelles qui bâtissaient leur nid entrèrent en se querellant, puis, brusquement effarouchées, disparurent. Mais de leurs becs sétait échappé un long cheveu de femme, plus fin que fil de soie, qui brillait comme un rayon de soleil. Marc, layant pris, fit entrer les barons et Tristan, et leur dit : Pour vous complaire, seigneurs, je prendrai femme, si toutefois vous voulez quérir celle que jai choisie. Certes, nous le voulons, beau seigneur ; qui donc est celle que vous avez choisie? Jai choisi celle à qui fut ce cheveu dor, et sachez que je nen veux point dautre. Et de quelle part, beau seigneur, vous vient ce cheveu dor? qui vous la porté? et de quel pays? Il me vient, seigneurs, de la Belle aux cheveux dor ; deux hirondelles me lont porté ; elles savent de quel pays.
Les barons comprirent quils étaient raillés et déçus. Ils regardaient Tristan avec dépit[21] ; car ils le soupçonnaient davoir conseillé cette ruse. Mais Tristan, ayant considéré le cheveu dor, se souvint dIseut la Blonde. Il sourit et parla ainsi : Roi Marc, vous agissez à grand tort ; et ne voyez-vous pas que les soupçons de ces seigneurs me honnissent? Mais vainement vous avez préparé cette dérision: jirai quérir la Belle aux cheveux dor. Sachez que la quête est périlleuse et quil me sera plus malaisé de retourner de son pays que de lîle où jai tué le Morholt ; mais de nouveau je veux mettre pour vous, bel oncle, mon corps et ma vie à laventure. Afin que vos barons connaissent si je vous aime damour loyal, jengage ma foi par ce serment : ou je mourrai dans lentreprise, ou je ramènerai en ce château de Tintagel la Reine aux blonds cheveux.
Il équipa une belle nef, quil garnit de froment, de vin, de miel, et de toutes bonnes denrées. Il y fit monter, outre Gorvenal, cent jeunes chevaliers de haut parage, choisis parmi les plus hardis, et les affubla de cottes de bure et de chapes de camelin grossier, en sorte quils ressemblaient à des marchands ; mais sous le pont de la nef, ils cachaient les riches habits de drap dor, de cendal et décarlate, qui conviennent aux messagers dun roi puissant.
Quand la nef eut pris le large, le pilote demanda : Beau seigneur, vers quelle terre naviguer? Ami, cingle vers lIrlande, droit au port de Weisefort. Le pilote frémit. Tristan ne savait-il pas que, depuis le meurtre du Morholt, le roi dIrlande pourchassait les nefs cornouaillaises? Les mariniers saisis, il les pendait à des fourches. Le pilote obéit pourtant et gagna la terre périlleuse. Dabord Tristan sut persuader aux hommes de Weisefort que ses compagnons étaient des marchands dAngleterre venus pour trafiquer en paix. Mais, comme ces marchands détrange sorte consumaient le jour aux nobles jeux des tables et des échecs et paraissaient mieux sentendre à manier les dés quà mesurer le froment, Tristan redoutait dêtre découvert, et ne savait comment entreprendre sa quête.
Or, un matin, au point du jour, il ouït une voix si épouvantable quon eût dit le cri dun démon. Jamais il navait entendu bête glapir en telle guise, si horrible et si merveilleuse. Il appela une femme qui passait sur le port : Dites-moi, fait-il, dame, doù vient cette voix que jai ouïe? ne me le cachez pas. Certes, sire, je vous le dirai sans mensonge. Elle vient dune bête fière et la plus hideuse qui soit au monde. Chaque jour, elle descend de sa caverne et sarrête à lune des portes de la ville. Nul nen peut sortir, nul ny peut entrer, quon nait livré au dragon une jeune fille ; et, dès quil la tient entre ses griffes, il la dévore en moins de temps[22] quil nen faut pour dire une patenôtre[23]. Dame, dit Tristan, ne vous raillez pas de moi, mais dites-moi sil serait possible à un homme né de mère de loccire en bataille. Certes, beau doux sire, je ne sais ; ce qui est assuré, cest que vingt chevaliers éprouvés ont déjà tenté laventure; car le roi dIrlande a proclamé par voix de héraut quil donnerait sa fille Iseut la Blonde à qui tuerait le monstre; mais le monstre les a tous dévorés.
Tristan quitte la femme et retourne vers sa nef. Il sarme en secret, et il eût fait beau voir sortir de la nef de ces marchands si riche destrier de guerre et si fier chevalier. Mais le port était désert, car laube venait à peine de poindre, et nul ne vit le preux chevaucher jusquà la porte que la femme lui avait montrée. Soudain, sur la route, cinq hommes dévalèrent, qui éperonnaient leurs chevaux, les freins abandonnés, et fuyaient vers la ville. Tristan saisit au passage lun dentre eux par ses rouges cheveux tressés, si fortement quil le renversa sur la croupe de son cheval et le maintint arrêté : Dieu vous sauve, beau sire ! dit Tristan ; par quelle route vient le dragon? Et quand le fuyard lui eut montré la route, Tristan le relâcha.
Le monstre approchait. Il avait la tête dune guivre, les yeux rouges et tels que des charbons embrasés, deux cornes au front, les oreilles longues et velues, des griffes de lion, une queue de serpent, le corps écailleux dun griffon. Tristan lança contre lui son destrier dune telle force que, tout hérissé de peur, il bondit pourtant contre le monstre. La lance de Tristan heurta les écailles et vola en éclats. Aussitôt le preux tire son épée, la lève et lassène sur la tête du dragon, mais sans même entamer le cuir. Le monstre a senti latteinte pourtant; il lance ses griffes contre lécu, les y enfonce et en fait voler les attaches. La poitrine découverte, Tristan le requiert encore de lépée, et le frappe sur les flancs dun coup si violent que lair en retentit. Vainement : il ne peut le blesser. Alors, le dragon vomit par les naseaux un double jet de flammes venimeuses : le haubert de Tristan noircit comme un charbon éteint, son cheval sabat et meurt. Mais, aussitôt relevé, Tristan enfonce sa bonne épée dans la gueule du monstre : elle y pénètre toute et lui fend le cœur en deux parts. Le dragon pousse une dernière fois son cri horrible et meurt. Tristan lui coupa la langue et la mit dans sa chausse. Puis, tout étourdi par la fumée âcre, il marcha, pour y boire, vers une eau stagnante quil voyait briller à quelque distance. Mais le venin distillé par la langue du dragon séchauffa contre son corps, et dans les hautes herbes qui bordaient le marécage, le héros tomba inanimé.
Or, sachez que le fuyard aux rouges cheveux tressés était Aguynguerran le Roux, le sénéchal du roi dIrlande, et quil convoitait Iseut la Blonde. Il était couard, mais telle est la puissance de lamour que chaque matin il sembusquait, armé, pour assaillir le monstre ; pourtant, du plus loin quil entendait son cri, le preux fuyait. Ce jour-là, suivi de ses quatre compagnons, il osa rebrousser chemin. Il trouva le dragon abattu, le cheval mort, lécu brisé, et pensa que le vainqueur achevait de mourir en quelque lieu. Alors il trancha la tête du monstre, la porta au roi et réclama le beau salaire promis.
Le roi ne crut guère à sa prouesse ; mais, voulant lui faire droit, il fit semondre ses vassaux de venir à sa cour, à trois jours de là : devant le barnage assemblé[24], le sénéchal Aguynguerran fournirait la preuve de sa victoire.
Quand Iseut la Blonde apprit quelle serait livrée à ce couard, elle fit dabord une longue risée, puis se lamenta. Mais, le lendemain, soupçonnant limposture, elle prit avec elle son valet, le blond, le fidèle Perinis, et Brangien, sa jeune servante et sa compagne, et tous trois chevauchèrent en secret vers le repaire du monstre, tant quIseut remarqua sur la route des empreintes de forme singulière ; sans doute, le cheval qui avait passé là navait pas été ferré en ce pays. Puis elle trouva le monstre sans tête et le cheval mort ; il nétait pas harnaché selon la coutume dIrlande. Certes, un étranger avait tué le dragon ; mais vivait-il encore?
Iseut, Perinis et Brangien le cherchèrent longtemps; enfin, parmi les herbes du marécage, Brangien vit briller le heaume du preux. Il respirait encore. Perinis le prit sur son cheval et le porta secrètement dans les chambres des femmes. Là, Iseut conta laventure à sa mère, et lui confia létranger. Comme la reine lui ôtait son armure, la langue envenimée du dragon tomba de sa chausse. Alors la reine dIrlande réveilla le blessé par la vertu dune herbe et lui dit: Etranger, je sais que tu es vraiment le tueur du monstre. Mais notre sénéchal, un félon, un couard, lui a tranché la tête et réclame ma fille Iseut la Blonde pour sa récompense. Sauras-tu, à deux jours dici, lui prouver son tort par bataille? Reine, dit Tristan, le terme est proche. Mais, sans doute, vous pouvez me guérir en deux journées. Jai conquis Iseut sur le dragon ; peut-être je la conquerrai sur le sénéchal. Alors, la reine lhébergea richement, et brassa pour lui des remèdes efficaces. Au jour suivant, Iseut la Blonde lui prépara un bain et doucement oignit son corps dun baume[25] que sa mère avait composé. Elle arrêta ses regards sur le visage du blessé, vit quil était beau, et se prit à penser : Certes, si sa prouesse vaut sa beauté, mon champion fournira rude bataille!
Mais Tristan, ranimé par la chaleur de leau et la force des aromates, la regardait, et songeant quil avait conquis la Reine aux cheveux dor, se mit à sourire. Iseut le remarqua et se dit : Pourquoi cet étranger a-t-il souri? Ai-je rien fait qui ne convienne pas? Ai-je négligé lun des services quune jeune fille doit rendre à son hôte? Oui, peut-être a-t-il ri parce que jai oublié de parer ses armes ternies par le venin.
Elle vint donc là où larmure de Tristan était déposée: Ce heaume est de bon acier, pensa-t-elle, et ne lui faillira pas au besoin. Et ce haubert est fort, léger, bien digne dêtre porté par un preux. Elle prit lépée par la poignée : Certes, cest là une belle épée, et qui convient à un hardi baron. Elle tire du riche fourreau, pour lessuyer, la lame sanglante. Mais elle voit quelle est largement ébréchée. Elle remarque la forme de lentaille : ne serait-ce point la lame qui sest brisée dans la tête du Morholt? Elle hésite, regarde encore, veut sassurer de son doute. Elle court à la chambre où elle gardait le fragment dacier retiré naguère du crâne du Morholt. Elle joint le fragment à la brèche ; àpeine voyait-on la trace de la brisure. Alors elle se précipita vers Tristan, et, faisant tournoyer sur la tête du blessé la grande épée, elle cria : Tu es Tristan de Loonnois, le meurtrier du Morholt, mon cher oncle. Meurs donc à ton tour !
Tristan fit effort pour arrêter son bras ; vainement; son corps était perclus, mais son esprit restait agile. Il parla donc avec adresse : Soit, je mourrai ; mais pour tépargner les longs repentirs, écoute. Fille de roi, sache que tu nas pas seulement le pouvoir, mais le droit de me tuer. Oui, tu as droit sur ma vie, puisque deux fois tu me las conservée et rendue. Une première fois, naguère, jétais le jongleur blessé que tu as sauvé quand tu as chassé de son corps le venin dont lépieu du Morholt lavait empoisonné. Ne rougis pas, jeune fille, davoir guéri ces blessures; ne les avais-je pas reçues en loyal combat? ai-je tué le Morholt en trahison? ne mavait-il pas défié? ne devais-je pas défendre mon corps? Pour la seconde fois, en mallant chercher au marécage, tu mas sauvé. Ah ! cest pour toi, jeune fille, que jai combattu le dragon Mais laissons ces choses : je voulais te prouver seulement que, mayant par deux fois délivré du péril de la mort, tu as droit sur ma vie. Tue-moi donc, si tu penses y gagner louange et gloire. Sans doute, quand tu seras couchée entre les bras du preux sénéchal, il te sera doux de songer à ton hôte blessé, qui avait risqué sa vie pour te conquérir et tavait conquise, et que tu auras tué sans défense dans ce bain. Iseut sécria : Jentends merveilleuses paroles. Pourquoi le meurtrier du Morholt a-t-il voulu me conquérir? Ah ! sans doute, comme le Morholt avait jadis tenté de ravir sur sa nef les jeunes filles de Cornouailles, à ton tour, par belles représailles, tu as fait cette vantance demporter comme ta serve celle que le Morholt chérissait entre les jeunes filles Non, fille de roi, dit Tristan. Mais un jour deux hirondelles ont volé jusquà Tintagel pour y porter lun de tes cheveux dor. Jai cru quelles venaient mannoncer paix et amour. Cest pourquoi je suis venu te quérir par delà la mer. Cest pourquoi jai affronté le monstre et son venin. Vois ce cheveu cousu parmi les fils dor de mon bliaut ; la couleur des fils dor a passé : lor du cheveu ne sest pas terni. Iseut rejeta la grande épée et prit en mains le bliaut de Tristan. Elle y vit le cheveu dor et se tut longuement ; puis elle baisa son hôte sur les lèvres en signe de paix et le revêtit de riches habits.
Au jour de lassemblée des barons, Tristan envoya secrètement vers sa nef Perinis, le valet dIseut, pour mander à ses compagnons de se rendre à la cour, parés comme il convenait aux messagers dun riche roi : car il espérait atteindre ce jour même au terme de laventure. Gorvenal et les cent chevaliers se désolaient depuis quatre jours davoir perdu Tristan ; ils se réjouirent de la nouvelle.
Un à un, dans la salle où déjà samassaient sans nombre les barons dIrlande, ils entrèrent, sassirent à la file sur un même rang, et les pierreries ruisselaient au long de leurs riches vêtements décarlate, de cendal et de pourpre. Les Irlandais disaient entre eux : Quels sont ces seigneurs magnifiques? Qui les connaît? Voyez ces manteaux somptueux, parés de zibeline et dorfroi ! Voyez à la pomme des épées, au fermail des pelisses, chatoyer les rubis, les béryls, les émeraudes et tant de pierres que nous ne savons nommer ! Qui donc vit jamais splendeur pareille? Doù viennent ces seigneurs? À qui sont-ils? Mais les cent chevaliers se taisaient et ne se mouvaient de leurs sièges pour nul qui entrât.
Quand le roi dIrlande fut assis sous le dais, le sénéchal Aguynguerran le Roux offrit de prouver par témoins et de soutenir par bataille quil avait tué le monstre et quIseut devait lui être livrée.
Alors Iseut sinclina devant son père, et dit : Roi, un homme est là, qui prétend convaincre votre sénéchal de mensonge et de félonie. À cet homme prêt à prouver quil a délivré votre terre du fléau et que votre fille ne doit pas être abandonnée à un couard, promettez-vous de pardonner ses torts anciens, si grands soient-ils, et de lui accorder votre paix et votre merci?.
Le roi y pensa et ne se hâtait pas de répondre. Mais ses barons crièrent en foule : Octroyez-le, sire ! octroyez-le ! Le roi dit : Et je loctroie !
Mais Iseut sagenouilla à ses pieds : Père, donnez-moi dabord le baiser de merci et de paix, en signe que vous le donnerez pareillement à cet homme !. Quand elle eut reçu le baiser, elle alla chercher Tristan et le conduisit par la main dans lassemblée. À sa vue, les cent chevaliers se levèrent à la fois, le saluèrent les bras en croix sur la poitrine, se rangèrent à ses côtés et les Irlandais virent quil était leur seigneur. Mais plusieurs le reconnurent alors, et un grand cri retentit : Cest Tristan de Loonnois, cest le meurtrier du Morholt !.
Les épées nues brillèrent et des voix furieuses répétaient : Quil meure ! Mais Iseut sécria : Roi, baise cet homme sur la bouche, ainsi que tu las promis! Le roi le baisa sur la bouche, et la clameur sapaisa.
Alors Tristan montra la langue du dragon, et offrit la bataille au sénéchal qui nosa laccepter et reconnut son forfait. Puis Tristan parla ainsi : Seigneurs, jai tué le Morholt, mais jai franchi la mer pour vous offrir belle amendise. Afin de racheter le méfait[26], jai mis mon corps en péril de mort et je vous ai délivrés du monstre, et voici que jai conquis Iseut la Blonde, la belle. Layant conquise, je lemporterai donc sur ma nef. Mais, afin que par les terres dIrlande et de Cornouailles se répande non plus la haine, mais lamour, sachez que le roi Marc, mon cher seigneur, lépousera. Voyez ici cent chevaliers de haut parage prêts à jurer sur les reliques des saints que le roi Marc vous mande paix et amour, que son désir est dhonorer Iseut comme sa chère femme épousée, et que tous les hommes de Cornouailles la serviront comme leur dame et leur reine. On apporta les corps saints à grandjoie, et les cent chevaliers jurèrent quil avait dit vérité.
Le roi prit Iseut par la main et demanda à Tristan sil la conduirait loyalement à son seigneur. Devant ses cent chevaliers et devant les barons dIrlande, Tristan le jura. Iseut la Blonde frémissait de honte et dangoisse.
Ainsi, Tristan, layant conquise, la dédaignait ; le beau conte du Cheveu dor nétait que mensonge, et cest à un autre quil la livrait Mais le roi posa la main droite dIseut dans la main droite de Tristan, et Tristan la retint en signe quil se saisissait delle, au nom du roi de Cornouailles.
Ainsi, pour lamour du roi Marc, par la ruse et par la force, Tristan accomplit la quête de la Reine aux cheveux dor.

IV
Le philtre

Quand le temps approcha de remettre Iseut aux chevaliers de Cornouailles, sa mère recueillit des herbes, des fleurs et des racines, les mêla dans du vin, et brassa un breuvage puissant. Layant achevé par science et magie, elle le versa dans un coutret et dit secrètement à Brangien : Fille, tu dois suivre Iseut au pays du roi Marc, et tu laimes damour fidèle. Prends donc ce coutret de vin et retiens mes paroles. Cache-le de telle sorte que nul œil ne le voie et que nulle lèvre ne sen approche. Mais quand viendront la nuit nuptiale et linstant où lon quitte les époux, tu verseras ce vin herbé dans une coupe et tu la présenteras, pour quils la vident ensemble, au roi Marc et à la reine Iseut. Prends garde, ma fille, que seuls ils puissent goûter ce breuvage. Car telle est sa vertu : ceux qui en boiront ensemble saimeront de tous leurs sens et de toute leur pensée, à toujours, dans la vie et dans la mort.
Brangien promit à la reine quelle ferait selon sa volonté.
La nef, tranchant les vagues profondes, emportait Iseut. Mais, plus elle séloignait de la terre dIrlande, plus tristement la jeune fille se lamentait. Assise sous la tente où elle sétait renfermée avec Brangien, sa servante, elle pleurait au souvenir de son pays. Où ces étrangers lentraînaient-ils? Vers qui? Vers quelle destinée? Quand Tristan sapprochait delle et voulait lapaiser par de douces paroles, elle sirritait, le repoussait, et la haine gonflait son cœur. Il était venu, lui le ravisseur, lui le meurtrier du Morholt ; il lavait arrachée par ses ruses à sa mère et à son pays ; il navait pas daigné la garder pour lui-même, et voici quil lemportait, comme sa proie, sur les flots, vers la terre ennemie ! Chétive ! disait-elle, maudite soit la mer qui me porte ! Mieux aimerais-je mourir sur la terre où je suis née que vivre là-bas !.
Un jour, les vents tombèrent, et les voiles pendaient dégonflées le long du mât. Tristan fit atterrir dans une île, et, lassés de la mer, les cent chevaliers de Cornouailles et les mariniers descendirent au rivage. Seule Iseut était demeurée sur la nef, et une petite servante. Tristan vint vers la reine et tâchait de calmer son cœur. Comme le soleil brûlait et quils avaient soif, ils demandèrent à boire. Lenfant chercha quelque breuvage, tant quelle découvrit le coutret confié à Brangien par la mère dIseut. Jai trouvé du vin ! leur cria-t-elle. Non, ce nétait pas du vin : cétait la passion, cétait lâpre joie et langoisse sans fin, et la mort. Lenfant remplit un hanap et le présenta à sa maîtresse. Elle but à longs traits, puis le tendit à Tristan, qui le vida.
À cet instant, Brangien entra et les vit qui se regardaient en silence, comme égarés et comme ravis. Elle vit devant eux le vase presque vide et le hanap. Elle prit le vase, courut à la poupe, le lança dans les vagues et gémit : Malheureuse ! maudit soit le jour où je suis née et maudit le jour où je suis montée sur cette nef ! Iseut, amie, et vous, Tristan, cest votre mort que vous avez bue !
De nouveau la nef cinglait vers Tintagel. Il semblait à Tristan quune ronce vivace, aux épines aiguës, aux fleurs odorantes, poussait ses racines dans le sang de son cœur et par de forts liens enlaçait au beau corps dIseut son corps et toute sa pensée, et tout son désir. Il songeait: Andret, Denoalen, Guenelon, et Gondoïne, félons qui maccusiez de convoiter la terre du roi Marc, ah ! je suis plus vil encore, et ce nest pas sa terre que je convoite ! Bel oncle, qui mavez aimé orphelin avant même de reconnaître le sang de votre sœur Blanchefleur, vous qui me pleuriez tendrement, tandis que vos bras me portaient jusquà la barque sans rames ni voile, bel oncle, que navez-vous, dès le premier jour, chassé lenfant errant venu pour vous trahir? Ah ! quai-je pensé? Iseut est votre femme, et moi votre vassal. Iseut est votre femme, et moi votre fils. Iseut est votre femme et ne peut pas maimer.
Iseut laimait. Elle voulait le haïr, pourtant : ne lavait-il pas vilement dédaignée? Elle voulait le haïr, et ne pouvait, irritée en son cœur de cette tendresse plus douloureuse que la haine. Brangien les observait avec angoisse, plus cruellement tourmentée encore, car seule elle savait quel mal elle avait causé. Deux jours elle les épia, les vit repousser toute nourriture, tout breuvage et tout réconfort, se chercher comme des aveugles qui marchent à tâtons lun vers lautre, malheureux quand ils languissaient séparés, plus malheureux encore, quand, réunis, ils tremblaient devant lhorreur du premier aveu.
Au troisième jour, comme Tristan venait vers la tente, dressée sur le pont de la nef, où Iseut était assise, Iseut le vit sapprocher et lui dit humblement : Entrez, seigneur. Reine, dit Tristan, pourquoi mavoir appelé seigneur? Ne suis-je pas votre homme lige, au contraire, votre vassal, pour vous révérer, vous servir et vous aimer comme ma reine et ma dame? Iseut répondit : Non, tu le sais, que tu es mon seigneur et mon maître ! Tu le sais que ta force me domine et que je suis ta serve ! Ah ! que nai-je avivé naguère les plaies du jongleur blessé? Que nai-je laissé périr le tueur du monstre dans les herbes du marécage? Que nai-je asséné sur lui, quand il gisait dans le bain, le coup de lépée déjà brandie? Hélas ! je ne savais pas alors ce que je sais aujourdhui ! Iseut, que savez-vous donc aujourdhui? Quest-ce donc qui vous tourmente? Ah ! tout ce que je sais me tourmente, et tout ce que je vois. Ce ciel me tourmente et cette mer, et mon corps et ma vie !.
Elle posa son bras sur lépaule de Tristan ; des larmes éteignirent le rayon de ses yeux[27], ses lèvres tremblèrent. Il répéta : Amie, quest-ce donc qui vous tourmente? Elle répondit : Lamour de vous. Alors il posa ses lèvres sur les siennes.
Mais, comme pour la première fois tous deux goûtaient une joie damour, Brangien, qui les épiait, poussa un cri, et les bras tendus, la face trempée de larmes, se jeta à leurs pieds : Malheureux ! arrêtez-vous, et retournez, si vous le pouvez encore ! Mais non, la voie est sans retour, déjà la force de lamour vous entraîne et jamais plus vous naurez de joie sans douleur. Cest le vin herbé qui vous possède, le breuvage damour que votre mère, Iseut, mavait confié. Seul, le roi Marc devait le boire avec vous ; mais lEnnemi[28] sest joué de nous trois, et cest vous qui avez vidé le hanap. Ami Tristan, Iseut amie, en châtiment[29] de la male garde que jai faite, je vous abandonne mon corps, ma vie ; car, par mon crime, dans la coupe maudite, vous avez bu lamour et la mort !.
Les amants sétreignirent ; dans leurs beaux corps frémissaient le désir et la vie. Tristan dit : Vienne donc la mort ! Et, quand le soir tomba, sur la nef qui bondissait plus rapide vers la terre du roi Marc, liés à jamais, ils sabandonnèrent à lamour.

V
Brangien livrée aux serfs

À dix-huit jours de là, ayant convoqué tous ses barons, il prit à femme Iseut la Blonde. Mais, lorsque vint la nuit, Brangien, afin de cacher le déshonneur de la reine et pour la sauver de la mort, prit la place dIseut dans le lit nuptial. En châtiment de la male garde quelle avait faite sur la mer et pour lamour de son amie, elle lui sacrifia, la fidèle, la pureté de son corps ; lobscurité de la nuit cacha au roi sa ruse et sa honte.
Les conteurs prétendent ici que Brangien navait pas jeté dans la mer le flacon de vin herbé, non tout à fait vidé par les amants ; mais quau matin, après que sa dame fut entrée à son tour dans le lit du roi Marc, Brangien versa dans une coupe ce qui restait du philtre et la présenta aux époux ; que Marc y but largement et quIseut jeta sa part à la dérobée. Mais sachez, seigneurs, que ces conteurs ont corrompu lhistoire et lont faussée. Sils ont imaginé ce mensonge, cest faute de comprendre le merveilleux amour que Marc porta toujours à la reine. Certes, comme vous lentendrez bientôt, jamais, malgré langoisse, le tourment et les terribles représailles, Marc ne put chasser de son cœur Iseut ni Tristan : mais sachez, seigneurs, quil navait pas bu le vin herbé. Ni poison, ni sortilège ; seule, la tendre noblesse de son cœur lui inspira daimer.
Iseut est reine et semble vivre en joie. Iseut est reine et vit en tristesse. Iseut a la tendresse du roi Marc, les barons lhonorent, et ceux de la gent menue[30] la chérissent. Iseut passe le jour dans ses chambres richement peintes et jonchées de fleurs. Iseut a les nobles joyaux, les draps de pourpre et les tapis venus de Thessalie, les chants des harpeurs, et les courtines où sont ouvrés léopards, alérions, papegauts et toutes les bêtes de la mer et des bois. Iseut a ses vives, ses belles amours, et Tristan auprès delle, à loisir, et le jour et la nuit ; car, ainsi que veut la coutume chez les hauts seigneurs, il couche dans la chambre royale, parmi les privés et les fidèles. Iseut tremble pourtant. Pourquoi trembler? Ne tient-elle pas ses amours secrètes? Qui soupçonnerait Tristan? Qui donc soupçonnerait un fils? Qui la voit? Qui lépie? Quel témoin? Oui, un témoin lépie, Brangien ; Brangien la guette ; Brangien seule sait sa vie, Brangien la tient en sa merci. Dieu ! Si, lasse de préparer chaque jour comme une servante le lit où elle a couché la première, elle les dénonçait au roi ! Si Tristan mourait par sa félonie! Ainsi la peur affole la reine. Non, ce nest pas de Brangien la fidèle, cest de son propre cœur que vient son tourment. Écoutez, seigneurs, la grande traîtrise quelle médita; mais Dieu, comme vous lentendrez, la prit en pitié ; vous aussi, soyez-lui compatissants !
Ce jour-là, Tristan et le roi chassaient au loin, et Tristan ne connut pas ce crime. Iseut fit venir deux serfs, leur promit la franchise et soixante besants dor, sils juraient de faire sa volonté. Ils firent le serment. Je vous donnerai donc, dit-elle, une jeune fille ; vous lemmènerez dans la forêt, loin ou près, mais en tel lieu que nul ne découvre jamais laventure ; là, vous la tuerez et me rapporterez sa langue. Retenez, pour me les répéter, les paroles quelle aura dites. Allez ; àvotre retour, vous serez des hommes affranchis et riches.
Puis elle appela Brangien : Amie, tu vois comme mon corps languit et souffre ; niras-tu pas chercher dans la forêt les plantes qui conviennent à ce mal? Deux serfs sont là, qui te conduiront ; ils savent où croissent les herbes efficaces. Suis-les donc ; sœur, sache-le bien, si je tenvoie à la forêt, cest quil y va de mon repos et de ma vie ! Les serfs lemmenèrent. Venue au bois, elle voulut sarrêter, car les plantes salutaires croissaient autour delle en suffisance. Mais ils lentraînèrent plus loin : Viens, jeune fille, ce nest pas ici le lieu convenable. Lun des serfs marchait devant elle, son compagnon la suivait. Plus de sentier frayé, mais des ronces, des épines et des chardons emmêlés.
Alors lhomme qui marchait le premier tira son épée et se retourna ; elle se rejeta vers lautre serf pour lui demander aide ; il tenait aussi lépée nue à son poing et dit : Jeune fille, il nous faut te tuer. Brangien tomba sur lherbe et ses bras tentaient décarter la pointe des épées. Elle demandait merci dune voix si pitoyable et si tendre quils dirent : Jeune fille, si la reine Iseut, ta dame et la nôtre, veut que tu meures, sans doute lui as-tu fait quelque grand tort. Elle répondit : Je ne sais, amis ; je ne me souviens que dun seul méfait. Quand nous partîmes dIrlande, nous emportions chacune, comme la plus chère des parures, une chemise blanche comme la neige, une chemise pour notre nuit de noces. Sur la mer, il advint quIseut déchira sa chemise nuptiale, et pour la nuit de ses noces, je lui ai prêté la mienne. Amis, voilà tout le tort que je lui ai fait. Mais puisquelle veut que je meure, dites-lui que je lui mande salut et amour, et que je la remercie de tout ce quelle ma fait de bien et dhonneur depuis quenfant, ravie par des pirates, jai été vendue à sa mère et vouée à la servir. Que Dieu, dans sa bonté, garde son honneur, son corps, sa vie ! Frères, frappez maintenant!.

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